Le Nouvel Observateur
21 octobre 2006

 

 

Blessé, seulement...


Qui connaît Jacques Bertin, ce chanteur et poète à l'esprit rebelle et à l'œuvre monumentale ? Il n'est pas trop tard pour le découvrir.

Mine de rien, dans ces histoires de showbiz et de radios musicales, une grande violence est à l'œuvre. Une violence à front de taureau qui laisse derrière elle comme un sillage de larmes et de blessures. Alors, quelquefois, on serre les poings de rage. C'est logique. On mesure l'étendue du carnage, tous ces morts et ces blessés oubliés dans les fossés, ces poèmes et ces textes piétinés par le passage du troupeau. Prenons un exemple. Ces dernières semaines, un film superbe vient d'être réalisé, comme à la sauvette (1). Il sera transmis de main en main, chichement pour ne pas dire clandestinement. Le film évoque, en l'illustrant de séquences méditatives et de témoignages émus, l'œuvre devenue monumentale du chanteur et poète Jacques Bertin. Ce nom ne dira rien au grand public. Nous sommes pourtant quelques-uns - parmi lesquels l'ami Philippe Meyer - à tenir Bertin pour l'un des chanteurs poètes les plus doués de ces trente dernières années. C'est comme un secret entre nous. Mais c'est une vérité d'évidence.

Il y a fort à parier, pourtant, que personne ne parlera, sur aucune radio, de ce troublant DVD réalisé par Philippe Lignières et Hélène Morsly. Aucune chaîne de télé, même câblée, même numérique, n'osera diffuser ces images si belles et dérangeantes. Pensez donc : Bertin y raconte qu'il refusa jadis les offres de "Barclay le clown". Choisir la liberté, quitte à railler les puissants ! D'ailleurs, il y a belle lurette que les radios ne diffusent plus, sauf exception, les chansons de Bertin. Celui-ci néanmoins, depuis près de quarante ans et d'album en album, poursuit son chemin. Il amasse des mots et des mélodies, il creuse à mains nues, il crée en cherchant, comme il dit, "son humanité". Il le fait en usant les circuits parallèles, des réseaux associatifs - le plus souvent de gauche -, des poignées d'admirateurs dont la fidélité, partout en France, lui offre l'équivalent d'un (petit) territoire libéré. Mais libéré de quoi ? Libéré de la grosse machinerie du show-biz, de la bêtise proliférante, des Star Ac, du tintamarre marchand et du copinage douteux des play-list qui, dans les stations de radio, décident souverainement - et obscurément - de qui passera ou ne passera pas à l'antenne. Et donc de qui vivra… On comprendra aisément que la taille de ces territoires libérés, la superficie de ces maquis créatifs et rebelles soient allées en se rétrécissant. Dans les années 1970, il demeurait encore quelques marges - maisons de la culture, associations militantes, salles provinciales - où les créateurs de cette trempe pouvaient tant bien que mal bivouaquer. Et survivre. Ce n'est plus le cas. Le système marchand a tout avalé, tout dévoré, tout carbonisé. Des pans entiers de la culture populaire se sont effondrés. A l'intention du "peuple", il ne reste plus, mes amis, que TF1, Ardisson ou "Qui veut gagner des millions ?". Misère ! Désastre !

Un peu fourbu, entêté et magnifique, Bertin chante toujours, mais il le fait sur des chemins de traverse, dans des contrées perdues. Ses admirateurs sont toujours rassemblés mais il ont un peu froid. En fin de soirée, conquis et fervents, ils sont stupéfaits que l'homme incandescent qu'ils viennent d'entendre ne soit pas mieux connu du grand public. Cette manière de chanter pour trouer le silence et changer le monde aurait-elle cessé d'être convenable ? Il y a là comme une abjecte tricherie. Le jour de l'absence venue, c'est sûr, on se rendra compte du gâchis. On organisera précipitamment des rétrospectives et des hommages. Et l'on rougira de ne pas avoir gueulé assez fort, nous qui le savions, que Bertin était un très grand…

 

« Jacques Bertin, le chant d’un homme »,
Les Films du Sud, 13 rue André Mercadier, 31 000 Toulouse.
lesfilmsdusud@9business.fr

 

Jean-Claude Guillebaud